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Que peut faire la science contre la faim dans le monde ?

Publié par Objectif Développement , le

Dans le cadre de la conférence « Vers l’éradication de la faim » le Collège de France recevait ce jeudi un panel de scientifiques international ayant travaillé sur la faim dans le monde. À travers leurs projets, le public a pu découvrir des réussites et des progrès de la science pour une agriculture à la fois durable et productive. Mais ces projets ont aussi leurs freins…

Une double contrainte pour l’agriculture des pays du Sud

Le développement agricole des pays du sud subit une double contrainte : ceux-ci doivent à la fois produire plus pour nourrir leur population, tout en préservant la qualité de leur sol, déjà fragilisé.. Une équation qui ne semble pas simple à résoudre !

Cela dit, les scientifiques présents ont mis en lumière de nombreuses solutions face à la complexité de la situation de l’Afrique subsaharienne en particulier.

Pour Nina Fedoroff et Roelof Rabbinge, il s’agit avant tout de mieux gérer les écosystèmes locaux : grâce à une connaissance approfondie des sols alliée aux biotechnologies, il est possible de développer une agriculture limitant les apports d’engrais et de pesticides et réduisant l’utilisation des  ressources en eau.

Roelof Rabbinge a cité à ce titre la situation d’Israël : grâce au développement de l’agriculture sous serre,  « le pays a augmenté sa production de 26 % tout en diminuant ses ressources en eau de 12 % ». Nina Federoff, quant à elle, a rappelé l’exemple de Montréal où des expérimentations permettent d’utiliser l’espace réduits des toits de la ville et les panneaux solaires pour faire pousser des légumes.

Aux Pays-Bas, plus de 200 hectares de serres ultra-modernes permettent de pratiquer une agriculture très productive sans pesticides grâce à un système d’irrigation en boucle. Ces installations, qui utilisent la lumière naturelle, sont totalement autonomes en énergie et permettent même de produire un surplus qui alimente les villages alentours en électricité, a expliqué Roelof Rabbinge.

« La science n’aide-t-elle que les plus chanceux ?»

« Mais comment des pays pauvres, dépourvus d’infrastructures de base peuvent-ils se procurer de telles technologies, la science n’aide-t-elle donc que les plus chanceux ? » a  interrogé Ismaïl Serageldin, le modérateur de la conférence.

Pour Jeffrey McNeely, il faut approfondir les connaissances en biologie, afin de mieux utiliser les méthodes d’agriculture naturelle, ne nécessitant pas d’infrastructures complexes : il recommande notamment l’étude approfondie du mécanisme de photosynthèse, et a souligné l’opportunité de la filtration de l’eau afin de mieux exploiter les écosystèmes locaux. Reste ensuite à éduquer les populations sur place à pratiquer ce qu’il appelle « l’écologie intensive ».

« Un riz magique » face à des contraintes réglementaires et financières insurmontables…

De son côté, le Pr. Ingo Potrykus, a conçu et développé il y a 10 ans, un riz enrichi en vitamine A, afin de palier les carences alimentaires très graves que subissent les enfants indiens et pakistanais. Appelé le riz doré, ou riz magique, cet aliment, s’il était suffisamment commercialisé, pourrait sauver 2 millions d’enfants par an.

Mais ce riz modifié n’a pas eu l’impact escompté car son développement a subi d’importantes contraintes : d’après le professeur, la réglementation sur les OGM (et notamment le système de brevet) bénéficie aux cinq principales entreprises qui les produisent rendant toutes les recherches humanitaires très coûteuses et par là même impossibles à développer pour les gouvernements. C’est pourquoi il serait nécessaire, selon lui, que les technologies OGM tombent dans le domaine public tant elles pourraient bénéficier aux recherches favorables au développement des pays les plus pauvres.

Les OGM, une solution injustement jugée par les medias et l’opinion ?

En écho à cette expérimentation, les autres intervenants ont évoqué une information incomplète sur les différentes catégories d’OGM. Le professeur Ingo Potrykus a rappelé que les antibiotiques européens étaient pour la plupart des OGM sans que cela ne gène l’opinion publique ; il a également évoqué ses discussions avec des ONG anti-OGM dont tous les membres fumaient… tout en sachant pertinemment que la cigarette détruisait leur santé, mais s’opposaient violemment à des OGM dont l’innocuité (c’est-à-dire sans conséquences pour la santé humaine) a été prouvée. C’est aussi le cas des téléphones mobiles dont on sait que les ondes sont nocives, a rappelé quant à lui le professeur Serageldin.

En effet, pour Nina Federoff, contrairement à la téléphonie, les bénéfices des OGM ne seraient pas suffisamment connus par l’opinion, contrairement à leurs risques. Elle évoque également la résistance au changement, ainsi que le rôle des médias, qui, selon elle et d’autres intervenants, « sont plus souvent enclins à parler des mauvaises nouvelles que des bonnes ».

Michel Griffon a quant à lui nuancé, rappelant que la science ne devait pas être idéologue et les chercheurs n’écarter aucune solution. Il ne faudrait pas céder, d’après lui, à ce qu’il a appelé « des modes scientifiques» (comme celle des OGM). Par ailleurs,  a-t-il rappelé, les progrès scientifiques ne représentent qu’une partie des solutions face à la faim dans le monde.

Quelles priorités pour la science face à la faim dans le monde ?

Pour conclure, les scientifiques ont évoqué les priorités de la science dans la lutte contre la faim : la mise en œuvre des innovations, aussi perfectionnées soient-elle, se confronte à la complexité de la situation des pays pauvres.

Il faut donc agir conjointement sur d’autres facteurs tout aussi importants que sont l’accès à la terre, le développement d’infrastructures mais aussi les moyens financiers comme le crédit pour les petits exploitants et les assurances sur les récoltes.

Pour cela, ils proposent que les universités du Nord et du Sud coopèrent davantage entre elles. Ils ont également rappelé le rôle majeur de l’éducation dans les pays concernés, avec la création de filières spécialisées en recherche agricole pour éviter la fuite des cerveaux. « La clé d’une meilleure agriculture c’est l’éducation » a ainsi résumé Nina Federoff.

Aussi, pour les intervenants, la lutte contre la faim doit devenir un sujet de recherche prioritaire, et les scientifiques « durs » devraient multiplier les collaborations avec leurs confrères des sciences humaines afin de réfléchir et d’agir collectivement sur la complexité des situations dans les pays les plus pauvres.

Présentation des intervenants

  • Nina FEDOROFF, Conseiller scientifique et technologique auprès du Secrétaire d’État des États‑Unis
  • Jeffrey McNEELY, Directeur scientifique, Union Internationale pour la Conservation de la Nature (IUCN), Suisse
  • Mahmoud SOLH, Directeur général, International Center for Agricultural Research in the Dry Areas (ICARDA), Syrie
  • Roelof RABBINGE, Professeur de développement durable et de sécurité alimentaire, président de l’Université de Wageningen, Pays-Bas
  • Ingo POTRYKUS, Professeur émerite d’agronomie, Institut Fédéral de Zurich, co-inventeur du « Riz doré »
  • Michel GRIFFON, Président du Comité scientifique, Fonds Français pour l’Environnement Mondial (FFEM)

-> Page du colloque sur le site du Collège de France

-> Voir la conférence en vidéo (en anglais, traduit en français)

Crédits photo : Ressource EuropeAid ; IRRI Images

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