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Quelles actions concrètes peut-on mener aujourd’hui pour éradiquer la faim ?

Publié par Objectif Développement , le

Dans le cadre de la conférence « Vers l’éradication de la faim », le Collège de France invitait vendredi 20 mai des experts internationaux œuvrant à la réduction de la faim dans le monde. Après notre article sur la conférence traitant des apports de la science pour l’aide aux pays en développement, nous avons suivi celle de Peter Singer, professeur de bioéthique à Princeton. Les intervenants de sa conférence ont avancé des solutions concrètes et simples que les acteurs de terrain peuvent mettre en place.

Les petits producteurs, clé de voûte de l’agriculture mondiale

Alors que les pays développés donnent de l’agriculture une image avant tout productiviste, les intervenants ont rappelé que les petits producteurs représentent près de 80 % de la production agricole dans le monde. Se définissant comme des « entrepreneurs sociaux », les experts ont estimé que le credo de la productivité avait fait long feu. Il s’agit maintenant de construire en priorité des exploitations pérennes et viables dans le long terme.

En effet, augmenter la taille des exploitations, n’est pas une solution réaliste pour les petits paysans, maillons essentiels du développement des pays du Sud.

Ashok Khosla prône une gestion des ressources intelligente et concertée, la technologie seule ne pouvant résoudre tous les problèmes. L’éducation des petits producteurs les aident à comprendre les enjeux et techniques pour de meilleures récoltes. En effet, M. Khosla considère que les paysans doivent rechercher en permanence de nouvelles solutions, pour ne pas être contraints par des techniques dépassées ou non-adaptées à leur communauté.

Une approche communautaire pour mutualiser les ressources et les énergies

Mahmoud Sohl, spécialiste des régions arides, privilégie de son côté une approche communautaire : la gestion collective des terres et des ressources lui semble indispensable. En regroupant les paysans on peut, par exemple, mutualiser les ressources pour la gestion des terres, la réalisation de forages. On assure, ainsi, une réalisation plus efficace des tâches utiles à tous, tout en garantissant une distribution raisonnée et concertée.

L’expert a par ailleurs évoqué la piste populaire des « dérivés », c’est-à-dire l’utilisation des sous-produits de l’industrie agroalimentaire. Les inévitables pertes d’une usine de jus d’orange peuvent par exemple servir à nourrir le bétail. Cela permet d’éviter le gaspillage de ces sous-produits tout en préservant les pâturages de la surexploitation. Ce système atypique et astucieux a amélioré le niveau de vie des fermiers. Le fait qu’il soit copié d’une communauté pastorale à une autre, prouve son utilité.

Des logements pour prévenir la pollution des sols ?

A travers l’exemple de l’Inde, l’expert a évoqué le grave problème de la détérioration des sols. Un problème qu’il faut prendre à la racine, selon lui, en s’appuyant sur les technologies liées à l’eau, créant ainsi de l’emploi dans le secteur du recyclage et le retraitement des déchets industriels… Mais également en construisant des abris et des logements.

Si la construction d’abris et de logements peut sembler très éloignée de la préservation de la qualité des sols, Mahmoud Sohl a expliqué très simplement leur lien : en construisant des toits, on crée de l’emploi et de la salubrité. Cela permet de mieux cuisiner, de mettre en place des systèmes d’épuration, mais aussi de réduire le gaspillage de nourriture, et de manger plus équilibré.

« Une chose qui ne produit aucun revenu directement mais qui est probablement l’une des plus importantes : l’alphabétisation » a rappelé l’expert, pour conclure son intervention.

Le partage de connaissances comme moteur de l’amélioration des conditions de vie

Bunker Roy a diffusé un reportage sur le Barefoot College, qu’il a fondé en Inde. Cette initiative permet à des femmes agées africaines de se former à devenir ingénieures en technologies solaires. Ce projet, financé par le gouvernement indien, permet de fournir de la l’électricité à plus de 130 villages. Le secteur public, lorsqu’il agit en concertation avec les ONG, peut ainsi permettre des progrès rapides, notamment via le partage des connaissances.

Yolanda Kakabadse, présidente de WWF International, a de son côté, mis en lumière les difficultés de dialogue entre décideurs « ignorants » et scientifiques qui  « n’ont pas encore trouvé les moyens de transformer leurs formidables connaissances en une politique claire, traduisible dans la langue des preneurs de décisions ».

Si ces personnages publics sont souvent critiqués, c’est avant tout parce qu’ils ne sont pas assez informés des avancées scientifiques, les chercheurs peinant à retranscrire dans des termes simples des plans d’action et des politiques publiques concrètes.

Standards et subventions : un système de régulation à réformer

Mme Kakabadse a souligné que près de 43 % de la nourriture emballée dans le monde est gaspillée. Cela est dû en grande partie à la standardisation de la nourriture – forme, taille des légumes par exemple – qui empêche les petits producteurs d’accéder aux marchés et de proposer leur production dans les supermarchés ou à l’international. Un simple changement dans la régulation et la standardisation aurait des effets bénéfiques sur cette problématique centrale.

Par ailleurs, le prix des denrées de base constitue un obstacle de taille au développement des paysans des pays pauvres. En effet, d’un côté ces agriculteurs se fournissent difficilement en ingrédients essentiels, et de l’autre ils ne parviennent pas à intégrer les marchés qui leur permettraient d’écouler leur marchandise… Cette difficulté est renforcée par les subventions : celles-ci favorisent la production des pays riches dédiée à l’exportation, au détriment de la production locale.

Si les prix des denrées essentielles étaient ramenés à des niveaux raisonnables, cela pourrait « garantir les moyens de subsistance » aux petits producteurs, d’après M. Khosla. Il ajoute que « nous utilisons plus de nourriture que nous n’en avons besoin », pointant ainsi du doigt l’énorme gaspillage des pays développés.

Des initiatives simples et applicables dès aujourd’hui

Peter Singer a terminé cette conférence en synthétisant les principales recommandations évoquées par les participants :

  • Renforcement des investissements dans la recherche agricole.
  • Développement rapide des technologies de production simples.
  • Rapprochement des communautés locales pour assurer un maintien des conditions de vie décentes.
  • Implication les femmes, dont la participation à la production aurait un fort impact sur l’éducation et l’emploi.
  • Protection des écosystèmes, une priorité indispensable à tout développement efficace

Enfin, il serait souhaitable, d’après Bunker Roy, que les petits producteurs se prennent en charge eux-mêmes, plutôt qu’ils ne laissent les pays développés faire les choses à leur place ; aux problèmes ruraux il faut apporter des solutions rurales, grâce à la combinaison de méthodes terre-à-terre (« down-to-earth ») et ascendantes (« bottom-up »).

Modérateur : Peter SINGER, Professeur de bioéthique, Princeton University

Intervenants

  • Bunker ROY, Fondateur-directeur, Barefoot College (Social Work and Research Center), Inde
  • Yolanda KAKABADSE, Présidente, WWF International
  • Florence WAMBUGU, Fondateur, et PDG, Africa Harvest Biotech Foundation International
  • Ashok KHOSLA, Président, IUCN

-> Voir la conférence en vidéo (en anglais, doublé en français)

Crédits photo : IITA Images Library, IITA Images Library, Doug88888

Classé dans : Agriculture Témoignages
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