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Comment les décideurs peuvent-ils aider la lutte contre la faim ?

Publié par Objectif Développement , le

les décideursDans le cadre de la conférence « Vers l’éradication de la faim », le Collège de France invitait vendredi 20 mai des experts internationaux œuvrant à la réduction de la faim dans le monde. Après notre article sur la conférence traitant des actions de terrain que l’on peut mener pour aider les pays en développement , nous avons suivi une table ronde où des directeurs d’agence, d’anciens présidents évoquait la manière dont les « décideurs » peuvent soutenir et accélérer la lutte contre la sous-nutrition.


Le transfert de connaissances comme nouvelle dynamique

Comme l’avaient souligné nombre d’experts lors des précédentes conférences, l’innovation technologique et l’amélioration des techniques agricoles, en particulier en Afrique subsaharienne, sont des facteurs essentiels au développement. M. El Beltagy, professeur dans une école d’agriculture au Caire, précise que ce sont ces « cloisonnements entre innovation, connaissances et l’application de celles-ci » qui représentent le plus grand défi pour le développement d’une agriculture moderne. L’application rapide des découvertes récentes de la recherche est indispensable pour espérer mettre à terme à la faim dans le monde.

Comment, alors, transférer ce savoir aux petits producteurs, clé de voûte de l’agriculture mondiale ? La solution serait politique  : la création de « passerelles de l’innovation », soit un effort collectif incluant des acteurs tels que les ONG, les bailleurs de fonds, les jeunes agriculteurs et les chercheurs, pourrait générer un réseau efficace initié par les agriculteurs et soutenus par les pouvoirs publics.

Un tel réseau devient indispensable aujourd’hui. Alors que les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) ont pour but de réduire de moitié le nombre de personnes affamées d’ici 2015, ce chiffre a pourtant augmenté depuis la première réunion de lancement. M. El Beltagy indique que « la responsabilité des pays est de faire le bilan de leurs atouts et de développer des stratégies, des plans qui vont promouvoir une agriculture qui sera fructueuse pour une génération future ». Il ajoute que certains pays n’ont pas les moyens de le faire seuls, d’où l’intérêt de créer des canaux de coopération régionale et internationale. Sans ce type d’initiative, prévient-il, ce sont les espoirs de paix et de stabilité qui s’envolent.

Une volonté politique à construire et affirmer, des citoyens qui doivent s’impliquer

Nicéphore Soglo, ancien président du Bénin, a partagé son expérience de dirigeant d’un pays plongé dans la misère à son arrivée au pouvoir. Ses rencontres avec d’anciens dirigeants comme Jimmy Carter et des chercheurs renommés tel Norman Borlaug ont été déterminantes dans son effort pour développer l’agriculture de son pays. Encore une fois c’est en impliquant les petits producteurs locaux directement concernés que M. Soglo a pu faire du Bénin le 3e producteur de coton en Afrique, permettant ainsi de mieux nourrir la population grâce à la vente de sa production.

Mais les progrès affichés ont ralenti dans les dernières années du mandat de M. Soglo. Ce dernier précise que ce sont des « considérations politiques, des pressions extérieures » qui ont empêché le Bénin, et d’autres pays similaires, de se développer plus avant et de mettre un terme à la sous-nutrition.

David Beckmann, président de l’association Pain pour le monde – qui œuvre contre la sous-nutrition dans le monde mais aussi aux États-Unis – a évoqué l’absence d’engagement politique comme responsable de la lenteur à éradiquer la faim. M. Beckmann a même qualifié de « j’m’en foutisme généralisé » l’attitude des responsables politiques face aux défis du développement. Malgré les centaines de colloques et de réunions sur le sujet organisés depuis les années 1960, peu de progrès effectifs ont été réalisés.

Comme le soulignait M. Beckmann, un « bon président » ne suffisant pas, des organisations destinées à encourager et soutenir cette volonté sont vitales. Les associations de producteurs, chercheurs, agriculteurs vont « construire » cette volonté politique. Les citoyens doivent s’impliquer dans les décisions politiques au niveau local, afin de pousser les dirigeants nationaux à agir contre la faim.

Interpeller les décideurs avec des solutions simples

Le Directeur général de l’AFD, Dov Zerah a repris les points déterminants pour le développement agricole. Ces solutions rapides peuvent être rapidement mises en place si elles sont soutenues par le pouvoir politique, répondant ainsi à l’injonction de M. Beckmann :

  • L’agriculture africaine doit être mécanisée, afin de concurrencer la production des autres continents : « rien ne justifie la différence de technologie entre un producteur de coton africain et un producteur texan », a insisté M. Zerah ;
  • Culture de rente et culture vivrière ne sont pas fondamentalement opposées, puisque les fertilisants peuvent être partagés, assurant ainsi une bien meilleure récolte ;
  • La création d’organisations régionales « d’encadrement agricole » (partage des connaissances) pour le soutien des paysans locaux, car il n’y a pas de solution miracle au niveau national ;
  • Des caisses de stabilisation des prix au niveau régional doivent émerger, développant ainsi une communauté de pensée entre les bailleurs, qui n’existe plus depuis les années 1990.
  • Les subventions des pays riches empêchent le coton africain d’exister, il conviendrait donc de verser une compensation aux pays africains. Le coton africain est d’ailleurs le seul qui soit compétitif puisqu’il est issu de l’agriculture pluviale, mécanique et non-subventionnée.

En conclusion de ces deux jours de conférences, le professeur Serageldin a rappelé l’ensemble des pistes évoquées par les experts pour éradiquer la faim. Plusieurs solutions sont possibles, parmi lesquelles :

  • stabiliser le prix des denrées agricoles
  • réduire les subventions dont bénéficient les pays développés qui atteignent 500 milliards de dollars par an ;
  • combattre les monopoles et oligopoles et changer le système de régulation ;
  • changer les indicateurs pour qu’ils reflètent davantage la réalité de la situation des pays en développement. Le PIB et sa croissance ne peuvent à eux seuls rendre compte des avancées dans un pays donné.

Des politiques publiques aliénantes sont mises en place quand on vénère le PIB comme indicateur de base. Sinon, comment expliquer la révolution égyptienne – d’où est originaire M. Serageldin – dans un pays qui jouissant pourtant d’un taux de croissance de 7,2 % ?

Parce que la mesure du PIB n’est qu’un instrument de mesure de la croissance parmi d’autres, qu’il convient de remplacer par un indicateur plus fiable et plus représentatif. Il s’agit avant tout de réaliser les engagements politiques des OMD, de soutenir les petits producteurs et de partager les connaissances entre chercheurs et agriculteurs.

Modérateur : Ismail SERAGELDIN

Intervenants

  • Nicéphore SOGLO, ancien Président du Benin, Maire de Cotonou
  • Adel El-Beltagy, Professeur, École d’Agriculture, Ain Shams University
  • Dov ZERAH, Directeur général, Agence Française de Développement (AFD)
  • David Beckmann, Président, Du pain pour le Monde

-> Voir la conférence en vidéo (en anglais, doublé en français).

Crédits photo : Collège de France

Classé dans : Agriculture Conférences Les défis du développement OMD
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