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A l’occasion des Solidays, rencontre avec Mireille Guigaz, ambassadrice de la France pour la lutte contre le VIH/sida et les maladies transmissibles

Publié par Objectif Développement , le


A la veille des Solidays, Mireille Guigaz, ambassadrice de la France chargée de la lutte contre le VIH/Sida et les Maladies Transmissibles, nous a accordé un entretien exclusif. 

Pourquoi une ambassadrice de la France auprès du Fonds mondial de lutte contre le Sida ?
Nos plus hautes autorités soutiennent la lutte contre le VIH/sida depuis très longtemps. La France est le deuxième donateur toutes catégories au Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose (souvent associée au sida) et le paludisme. En 2012, la contribution de la France au Fonds mondial s’élève à 360 millions d’euros (environ 500 millions de dollars).
Compte tenu de cette position, les autorités françaises ont jugé nécessaire de nommer un ambassadeur thématique, concentré sur la lutte contre ces 3 maladies. Je suis donc ambassadrice au Fonds mondial, à Unitaid (auquel la France contribue à hauteur de 110 millions d’euros par an), et je m’occupe aussi de Roll Back Malaria (Vaincre le paludisme) et de la lutte contre la tuberculose. Je suis également à l’ONUSIDA.

Concrètement, quel est votre rôle ?
Je représente les intérêts français qui sont majeurs car la France donne beaucoup d’argent, mais je porte les valeurs, les façons de voir qui sont les nôtres et qui correspondent à ce que nous pensons qu’il faut faire en matière de lutte contre les maladies.
Je défends en particulier la place que nous devons donner à la société civile. Le sida est une maladie que nous ne pourrons pas vaincre sans nous appuyer sur la société civile, c’est-à-dire les ONG du Nord mais surtout celles du Sud qui sont très mobilisées, très actives, ainsi que les communautés. Le monde africain, notamment, est organisé autour de la famille élargie et des communautés. On ne peut pas s’occuper de ces maladies en Afrique si on ne peut pas compter sur les communautés. C’est l’idée que je porte dans les organisations ou je siège.
Chaque fois que c’est possible, je vais sur le terrain, à la rencontre des responsables des services de santé et des malades. J’essaye de comprendre quel est le parcours de ces derniers, comment ils sont arrivés là, pourquoi ils n’ont pas été pris en charge à temps, ou, au contraire, comment ils ont accès aux traitements. Cette question est essentielle.
Je participe également à divers comités techniques pour comprendre comment évolue la maladie, quelles sont les nouvelles opportunités de traitement, quels sont les problèmes. En tant qu’ambassadeur, je dois me tenir informée pour savoir où il faut que l’on fasse porter nos efforts.
Et bien sûr je veille à ce que l’argent de la France soit bien utilisé !

Que pensez-vous des OMD ?
Les Objectifs du millénaire ont joué un rôle très important. La communauté internationale a pris des engagements concrets, assortis d’objectifs chiffrés. C’est une façon de nous obliger à tirer ensemble vers le haut. C’est très incitatif d’avoir un horizon précis avec des chiffres précis, parce qu’on sait si l’on se rapproche vite ou non de l’objectif. C’est évident, les OMD nous motivent et poussent les organisations à accélérer.
Cependant, le fait que les organisations travaillent sur le terrain, et dans le cas du Fonds mondial décaisse énormément d’argent, et accomplissent de vraies prouesses permet de constater que ce n’est pas facile du tout d’atteindre ces objectifs. Malheureusement on n’y arrivera pas d’ici 2015. A-t-on manqué de volonté? De financements? Lutter contre ces maladies est souvent bien plus difficile et plus compliqué que ce qu’on pense. Ce n’est pas linéaire, il y a des quantités de freins. Sur le plan médical et scientifique aussi, il y a des évolutions qu’on n’avait pas imaginées quand les OMD ont été fixés. Parfois le virus est plus fort que nous et nous « met des bâtons dans les roues ». Par exemple, la résistance du virus est un sujet majeur et aujourd’hui nous avons besoin de médicaments qui évitent de créer des résistances. Ce sont des médicaments plus chers, donc il faut trouver l’argent pour les acheter et les mettre à la disposition des populations les plus vulnérables, etc. Et puis, il nous arrive d’être déçus du manque d’implication des gouvernements des pays bénéficiaires.

Quelle est la stratégie du Fonds mondial pour les prochaines années ?
Après 10 ans de succès ininterrompus,  nous sommes arrivés à une étape où nous devons réfléchir à une nouvelle stratégie. Les résultats sont impressionnants aussi bien sur le plan numérique (nombre de personnes qui ont pu accéder de façon continue aux antirétroviraux) que des avancées scientifiques. On est sur le point de mettre un terme à la transmission du sida entre la mère et l’enfant, et nous ne sommes plus très loin d’un vaccin thérapeutique… Ce sont des succès extraordinaires.
Malgré ces résultats, nous ne pourrons pas atteindre les OMD et la question se pose maintenant de comment rassembler nos forces et comment réexaminer nos priorités, fixer des orientations qui pourraient nous permettre de refaire à nouveau des progrès substantiels.
Quand la communauté internationale et les leaders internationaux fixent des objectifs, ils ont tendance à être ambitieux, et je trouve ça bien. Des objectifs de cette ampleur c’est évidemment fait pour être atteint, mais si on n’y arrive pas complètement, ce n’est pas la marque d’un échec absolu. Ce qu’il faut c’est mesurer les progrès accomplis grâce à la dynamique créée par ces objectifs. Et mesurer l’engagement politique. Dans le cas du sida, l’engagement politique n’est pas du « blabla ». Quand le Fonds mondial a été créé, en 2002, moins de 500 000 personnes des pays du Sud avaient accès aux antirétroviraux quotidiennement. Le taux de mortalité était absolument dramatique.
Aujourd’hui, plus de 3 millions de personnes sont sous antirétroviraux grâce au Fonds mondial seul. Et 7 millions grâce aux programmes bilatéraux. On peut dire que notre action a fait « boule de neige », et on espère doubler ce chiffre le plus rapidement possible.
Les OMD ont également motivé et mobilisé la recherche. Nous avons découvert des quantités de choses pour améliorer les lignes thérapeutiques et la façon dont on s’engage sur ces maladies. On peut désormais capitaliser sur ce qu’on sait et avancer beaucoup plus vite.
La nouvelle stratégie consiste donc à mieux cibler, à accélérer, mieux mesurer l’impact, à mieux savoir si nous sommes efficaces.

Comme vous le soulignez, les succès sont nombreux et les résultats impressionnants. Mais quels sont les obstacles et les freins ?
La « colonne des plus » est majeure mais il existe hélas une importante « colonne des moins ». Depuis 10 ans que le Fonds mondial et les programmes bilatéraux travaillent, on s’aperçoit qu’il ne suffit pas de produire et de livrer dans un pays des médicaments à coût très bas. C’est évidemment fondamental, mais il y a des quantités d’autres choses qui doivent être faites pour s’assurer que le traitement arrive au bon moment, de façon continue, sans rupture, sans problème, dans de bonnes conditions. Les malades ont besoin de plus que des médicaments. La prise en charge comprend de nombreuses composantes. C’est un challenge.

Côté droits de l’homme, il y a un sujet tout à fait important et qu’il est assez difficile d’aborder de front. Bien entendu, si on pouvait l’aborder en toute transparence, ça voudrait dire que le problème peut être résolu.
Aujourd’hui, le sida est connu de tous ou presque, mais les personnes porteuses de la maladie sont encore stigmatisées de façon très large. Pas seulement par leurs voisins. Mais par l’État lui-même, comme en Russie par exemple.
Dans certains pays, les personnes dépistées qui appartiennent à des communautés comme les homosexuels ou les détenus sont violemment discriminées, et ça c’est dramatique.
Un autre enjeu qui est loin d’être réglé est la question des femmes, leur statut, la reconnaissance de leur maladie. La plupart du temps les femmes sont passives dans l’infection, elles sont infectées lors de rapports sexuels au sein de leur propre famille. Des mères de famille sont infectées par leur mari. Elles ont des relations non protégées parce qu’elles sont dans des relations stables et durables, si elles sont infectées elles sont discriminées. Sans parler de la prostitution.

Un autre problème majeur vient également de la diffusion massive de faux médicaments. Tout le monde a bien compris que fabriquer des médicaments, même pas chers, c’est rentable. Il y a un énorme marché de faux médicaments. Il s’agit de médicaments dans lesquels il n’y a pas de molécule active que l’on trouve sur les marchés, dans les pharmacies et parfois même dans les hôpitaux des pays en développement.
C’est extrêmement grave pour deux raisons :
1/ on croit traiter quelqu’un et on ne le traite pas,
2/ si on donne ce médicament à quelqu’un qui était sous traitement, et qui se portait bien, il ne se rend pas compte tout de suite que son médicament n’est pas actif et pendant ce temps son virus devient résistant. Quand on découvre la catastrophe, le véritable traitement ne fonctionne plus. C’est extrêmement dangereux.
Dans certains pays, le taux de faux médicaments atteint plus de 20% des médicaments mis sur le marché. Que faire ? Les faussaires sont des criminels puissants et organisés. Ils savent ce qu’ils font, montent des circuits difficiles à démanteler.

Pour enrayer la maladie, il est fondamental que les États qui se sont engagés honorent leurs promesses. Lorsqu’on prend des personnes en charge pour leur donner un traitement c’est pour toute leur vie. Ce n’est pas juste une action sur 2 ou 3 ans.
Bien sûr on espère que les pays vont se développer économiquement et pourront eux-mêmes mettre en place des systèmes d’assurance maladie et s’occuper eux-mêmes de leur population, c’est ce qu’on appelle « la transition ». Pour l’instant, il y a un certain nombre de pays qui ne sont pas du tout à la veille de faire une transition. En revanche la bonne nouvelle c’est que des pays comme la Chine ou l’Inde sont en phase de transition. Bientôt ils vont s’occuper seuls et financer seuls la lutte contre le VIH/sida. Et peut-être même vont-ils faire partie des financements du Fonds mondial.

Enfin, il y a la lassitude, des gens qui disent : c’est quoi cette histoire d’aide publique au développement ? Nous on est en crise. On ne peut pas s’occuper de toute la misère du monde, etc.
Il est vrai que ces dernières années, les citoyens des pays développés sont plus préoccupés par leurs propres soucis et moins attentifs à ce qui se passe dans les pays les plus pauvres. Mais il y a des réserves de générosité à mobiliser.

Du 22 au 24 juin a lieu à Paris la 14e édition des Solidays. Quel regard portez-vous sur ce festival original qui a déjà rapporté 15 millions d’euros à la lutte contre le sida ?

Bravo et merci !

Merci aux organisateurs, aux bénévoles, aux artistes, aux festivaliers… Ce genre de manifestation permet de ne pas relâcher la pression, c’est très important. Il faut qu’une frange de plus en plus nombreuse de notre jeunesse française soit activiste. On a souvent une pensée un peu négative envers les activistes, on dit qu’ils exagèrent, etc. Moi je pense qu’il faut qu’il y ait des activistes sinon on s’endort !

La mobilisation des jeunes montre qu’on peut espérer qu’il y aura une relève, lorsque nous, qui sommes engagés depuis longtemps, nous passerons la main.
Le fait que les Solidays aient une forme ludique et festive, au lendemain du premier jour de l’été, c’est-à-dire la fête de la lumière, pour moi c’est un très grand symbole.
La maladie ce n’est pas que de la tristesse. Il faut permettre aux malades de vivre normalement, et quand on vit normalement, notamment en Afrique, on aime chanter, on aime danser, on aime faire de la musique, on aime faire la fête et être heureux. Il ne faut pas toujours parler de la maladie avec des mines attristées. Il faut savoir faire la fête pour aider les personnes atteintes par le VIH/Sida. Je le dis de façon très simple et très personnelle : je suis certaine qu’il y a des vibrations qui font du bien.
Oui, il faut que Solidays continue, et encore une fois merci et bravo !

Quel est le message que vous avez envie d’adresser à la jeunesse ?
Le message est qu’il faut apporter de la lumière, toute la lumière sur ces maladies, sur ces discriminations, il faut dire, il faut exprimer, c’est essentiel.
En même temps, il faut rappeler que la solution est devant nous. Je ne crois pas du tout que les temps sont tristes. Certes on a des soucis, nous traversons une crise financière, il va falloir qu’on se serre la ceinture et qu’on serre un peu les dents. Aujourd’hui, c’est le sommet de Rio, toute la presse dit que c’est un échec. C’est une vraie maladie qu’on devrait soigner et qui consiste à passer plus de temps à expliquer pourquoi une chose n’est pas possible qu’à essayer de la réaliser. Le traitement contre cette maladie devrait être remboursé par la Sécurité sociale !
Je suis fatiguée de ce pessimisme. Je sais que la solution est là, devant nous, et qu’on va y arriver. Ce n’est pas un message d’espoir « beni oui oui », nous avons d’excellentes raisons de le croire et il n’est pas possible qu’il en soit autrement. En ce qui concerne le Sida, on connait maintenant beaucoup de choses et il faut se donner les moyens de mettre en œuvre les solutions. On sait que c’est plus compliqué qu’on ne le pensait au moment de la découverte de la maladie, mais il faut continuer à travailler. C’est à notre portée. Il ne faut pas lâcher le manche.

 

 En savoir plus

LE FONDS MONDIAL de lutte contre le SIDA, la tuberculose et le paludisme

Solidays

La France à l’ONU

 

Classé dans : 6. Oui à la lutte contre les maladies
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