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[Conférence] Sahel : comment éviter un nouvel Afghanistan ?

Publié par Objectif Développement , le

Habitants de la région de Fulani par Magnus Manske

Partition, islamisation, miliciarisation, contrebande… A bien des égards, les récents événements qui secouent le Mali et la région sahélienne semblent faire écho à l’imbroglio afghan. Le scénario d’une « afghanisation » est-il une tendance vouée à se durcir ou une vue de l’esprit ? Des personnalités, dont Erik Orsenna et Jean Michel Severino, ont apporté un éclairage sur cet enjeu central pour la stabilité et le développement de la région, lors d’une conférence organisée par la FERDI le 29 juin dernier.

L’islamisme, « cheval de Troie » de l’indépendantisme touareg

Les regards sont aujourd’hui dirigés sur la situation critique que vit le nord du Mali et, plus globalement, la région du Sahel, désormais en proie au banditisme, aux mouvements sécessionnistes et fondamentalistes, et au cortège de violences, de violations et de recul des libertés que leur progression induit.

Les prévisions ne poussent guère à l’optimisme, les risques de guerre civile à caractère ethnique et de crise humanitaire étant, à ce jour, plus élevés que jamais.

Le Mali était, jusqu’à ce jour, considéré comme un pays paisible aux acquis démocratiques indéniables. L’arrivée massive d’islamistes d’obédience wahhabite éloignés, dans leur conception de l’Islam comme dans sa pratique, de la tradition soufie locale pour grossir les rangs de la rébellion, est une donnée nouvelle dans la région.

Plus structurellement, les troubles du Mali peuvent, à juste titre, être considérés comme la conséquence indirecte d’une accumulation de politiques publiques fondées sur des choix erronés ou à courte vue, et parfois totalement déconnectées des réalités vécues par les populations.

La Rebellion touareg au Azawad au nord du Mali
La Rebellion touareg au Azawad au nord du Mali

Ces manquements créent les conditions de retournements qui minent les efforts de démocratisation et de développement, favorisent la montée de la colère sociale, la fixation d’une économie souterraine, un climat d’instabilité politique et, en l’occurrence, renforcent les velléités putschistes et sécessionnistes.

Abandon du secteur rural : la mauvaise orientation de l’aide publique au développement sur le banc des accusés

Le Mali et le Sahel paient le désintérêt des grands donateurs et de l’État pour le développement rural. Le même décalage entre la réalité et les programmations stratégiques a été constaté en Afghanistan où seulement 5% de l’aide internationale a été placée dans ce secteur, dans un pays pourtant rural à 75% !

Pour Erik Orsenna, « le Mali paie le prix de l’inaction » [politique et économique] de son gouvernement et des partenaires français et européens face à la somalisation rampante de la bande sahélo-saharienne. Aux difficultés économiques des populations s’est greffé ce que ce dernier a nommé « le service après-vente désastreux de l’ingérence en Libye [qui a favorisé le reflux massif de touaregs et autres mercenaires armés]« . Une conjonction de facteurs internes et externes qui pose le Mali en « victime collatérale ».

Une aide encore trop partielle et insuffisante et des États sahéliens trop faibles

Le Sahel a besoin d’une aide conséquente pour assurer durablement son développement. Il lui faudrait recevoir, aux dires des intervenants, de 1,5 à 2 milliards de dollars additionnels d’aide par an pendant 10 ans pour espérer approcher de cet objectif. La France quant à elle devrait dégager 300 millions d’euros  par an de subventions, soit 3% de son aide globale, à cette fin. Or, elle n’a consacré que 14 millions d’euros par an au Sahel au cours des trois dernières années.

Sans la présence d’Etats forts et responsables, dotés d’institutions solides, résolus à entreprendre des réformes profondes, toute aide financière et matérielle s’avère coûteuse et inefficace. Selon Tersus Zongo la faiblesse structurelle de l’Etat constitue un problème fondamental en Afrique et  le fait le plus saillant dans la crise malienne.

La nature a horreur du vide.

L’Etat, a ajouté Tersus Zongo, a laissé se développer en marge de son autorité des zones de contrebande (de drogue, de cigarette, d’alcool et d’armes) où les touaregs font office de convois : « Dans cette partie du territoire, il y a des individus immensément riches, bien plus que l’Etat lui-même et qui contrôlent plus de structures locales que celui-ci. C’est la volonté politique qui conditionne le succès des réformes de la décentralisation, c’est à l’Etat de savoir où l’argent de l’aide doit être placé et de veiller à conserver le monopole de ses fonctions régaliennes, dont la sécurité nationale. Par ailleurs, il nous faut cesser [Africains et Européens] de penser uniquement ’l'aide au développement’, mais commencer à penser ‘l’aide à la sécurité’ et ‘agir dans ce sens. »

Fondation pour les Etudes et Recherches sur le Développement International

Les huit intervenants étaient : Patrick Guillaumont, président de la FERDI, Philippe Perdrix, rédacteur en chef adjoint de « Jeune Afrique », Serge Michailof, consultant pour la Banque Mondiale et d’autres institutions d’aide, l’écrivain et académicien Erik Orsenna, Tertius Zongo, ancien premier ministre du Burkina Faso, Jean-Marc Châtaigner, directeur général adjoint de la Mondialisation, du Développement et des Partenariats au Ministère des Affaires étrangères et européennes, Jean-Michel Severino, ancien directeur général de l’AFD et Gilles Yabi, directeur du projet Afrique de l’Ouest au sein de l’International Crisis Group (ICG).

[1] chiffres énoncés dans l’article de Serge Michailof  » Le nord du Sahel a besoin d’un plan Marshall pour sortir de la violence «  dans lequel celui-ci pointe du doigt notamment le caractère fictif des 10 milliards d’euros d’aide publique dont 4 milliards transitent par les organisations multilatérales, dont l’action est jugée inefficace par l’auteur.

Quelle aide et quel rôle pour la France? Pour obtenir plus d’éléments sur ce débat, lire le compte rendu en version longue sur le site www.afd.fr.

Sources illustrations : carte par Orionist (original design), Evzob (modifications, updates), WhisperToMe (translation) CC-BY-SA-3.0, via Wikimedia Commons et photo par Ferdinand Reus de Arnhem, Holland

 

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