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Marguerite Barankitse. "Pas une sainte" par Simonetta Greggio

Publié par Objectif Développement , le

photo: © Maison Shalom Burundi

 

En décembre 2012, l’écrivain Simonetta Greggio s’est rendue au Burundi pour rencontrer Marguerite Barankitse.

Pendant une dizaine de jours, elle a partagé le quotidien de celle que l’on surnomme la «mère Teresa africaine».

A l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes 2013, Simonetta Greggio témoigne de l’action de cette femme exceptionnelle.

 

Les acteurs du développement

Marguerite Barankitse, par Simonetta Greggio*

Tout a commencé le vendredi 21 octobre 1993. Dans la nuit, des Tutsis ont assassiné le président hutu Melchior Ndadaye. Les Hutus se sont alors mis à massacrer des familles entières de Tutsis. Qui ont, à leur tour, pris les armes.

Maggy Barankitse, tutsie née à l’ouest du Burundi, a un peu plus d’une trentaine d’années à ce moment-là. Les massacres durent depuis deux jours lorsqu’elle se réfugie dans une église en compagnie de l’une de ses meilleures amies, Juliette, de la même ethnie qu’elle et mariée à un Hutu, de ses deux petites filles, et d’une cinquantaine d’amis Hutus. Les Tutsis forcent la porte de l’église et attachent Maggy à une chaise pendant qu’ils achèvent sous ses yeux à coups de machette tous les autres, coupables d’être Hutus. Juliette aurait dû, comme elle, être épargnée, mais demande à suivre le sort de son mari, non sans avoir auparavant confié ses deux petites filles à son amie.

A sa sortie de l’église, Maggy serre la plus petite des deux fillettes, qui s’attache à son cou ; dans une main elle tient celle de l’ainée, dans l’autre la tête de leur maman.

« Tant d’années après, c’est cette souffrance qui me porte et me révolte. Tout ce que j’ai pu construire est né à cet instant-là » – dit cette belle femme en boubou rouge, les yeux perdus dans le ciel bleu au-dessus de nous, comme si elle y voyait quelque chose qu’elle est seule à discerner.

Le Burundi est l’un des pays les plus pauvres du monde : 67 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, plus de 700 000 enfants sont orphelins, 260 000 d’entre eux sont infectés par le VIH, et 20 % meurent avant d’atteindre l’âge de 5 ans.

En 20 ans, Marguerite Barankitse, fondatrice de Maison Shalom, a apporté son aide à plus de 30 000 enfants, fondé un hôpital, une banque, des écoles. C’est simple : tout ce qu’elle touche, elle le transforme, le réforme, l’assainit. Ainsi, quand elle s’est attaquée au problème des enfants des rues, elle a mis en place « Main Tendue », un centre d’ « appui », comme elle l’appelle, avec des assistants sociaux, des psychologues et des médecins qui ont aidé ces jeunes adolescents à retrouver une partie de leur famille et, le cas échéant, à entreprendre une instruction professionnelle qui débouchera le plus vite possible sur un métier leur permettant d’être autonomes.

Alors que nous allons visiter les bureaux de « Mains tendues », elle demande à Gérard, le chauffeur – un ancien enfant soldat qu’elle a soustrait à ses maîtres – de s’arrêter un instant. Un adolescent avec une plaie à la joue vient d’entrer dans la cour. Maggy l’appelle par son nom et lui parle en kirundi. En repartant, elle nous explique qu’on lui avait trouvé un travail, mais il l’a quitté et il est de retour. « Je lui ai sonné les cloches. Je ne veux pas que ces garçons s’habituent à venir manger et dormir ici, car cet endroit ne peut être qu’un passage. Ces garçons… Il faut être tendre avec eux, parce qu’ils ont tout perdu, mais il faut être ferme aussi. Nous, on sera toujours là pour les aider, toutefois c’est à eux-mêmes, à leurs propres forces qu’ils doivent faire appel ».


photo: © Maison Shalom Burundi

Ce dont on se rend compte assez vite, c’est que Maggy est une machine de paix, comme on dirait une machine de guerre. Quand elle touche un dysfonctionnement, toute la chaîne des évènements en est changée. Elle fonctionne par rayonnement. Lorsqu’elle a voulu secourir les femmes violées, abîmées par les sévices sexuelles et les naissances multiples et rapprochées, des femmes très souvent contaminées par le Sida, elle a créé un hôpital, le Rema, axé sur la gynécologie et la natalité, à Ruygi, son pays natal. Il n’y avait pas assez d’infirmières formées à ces traumatismes ? Qu’à cela ne tienne, elle a imaginé une école qui fonctionne aujourd’hui en synergie avec l’hôpital lui-même. Et comme il faut que tous ces gens, parmi les plus démunis du pays, aient à manger, Maggy a conçu, près de sa ferme familiale, un complexe agricole où l’on cultive des fruits et des légumes. Sa ferme se trouve tout près de l’école qu’elle a fréquentée dans son enfance, et, certes, elle ne pouvait pas laisser cet endroit stratégique manquer du minimum pour fonctionner, alors voilà, elle a trouvé de l’argent pour restructurer les lieux.

Voilà comment fonctionne Maggy : une pomme saine qui contamine les pommes gâtées… Elle compose avec les egos et les pouvoirs en place sans être dupe, sans s’incliner, sans insolence, sans peur non plus. Elle marie les impératifs politiques, diplomatiques, humanitaires, religieux, sans hypocrisie. Elle ne lutte pas contre le courant, elle nage – et se sert éventuellement des moulinets. Elle redresse les torts, redonne un sens. Maggy possède ce qu’on appelle l’intelligence du cœur, cette vertu qui transcende l’instant et joue avec l’infini du monde et ses possibilités.

Parmi des dizaines de récompenses, elle a reçu en 2003 le prix Nobel des enfants. Partout dans le monde, aujourd’hui, elle apporte sa parole de courage farouche. Et l’espoir, la foi, l’amour, et autre chose encore qu’il est impossible de nommer parce que les mots, parfois, ne suffisent plus. Pas une sainte, Maggy. Une tête, du courage, du cœur. Une femme.

 

*Simonetta Greggio est écrivain. En 2008, elle a participé au livre « Huit nouvelles » consacré aux OMD. En décembre 2012, elle a passé 10 jours avec Marguerite Barankitse au Burundi. Son dernier roman, « L’Homme qui aimait ma femme », a paru en 2012. Son prochain roman, « Nina », paraîtra en 2013 aux Éditions Stock

 

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